Une famille vosgienne en Amérique - L'Icarie (Episode 2)

L'Icarie ? Un rêve d'utopie...

L'Icarie ? Mais quelle est donc cette ville ? Ce pays ? Ce continent ?

Je l’avoue, je n’en avais jamais entendu parler. Et pourtant, l’Icarie a bien existé. Ce fut un village utopique, communiste, fondé sur une idée née en France. Son inventeur : Etienne Cabet, ancien député de Côte-d’Or, avocat, homme politique, franc-maçon et fondateur du journal Le Populaire.

Cabet écrit en 1840 un roman intitulé Voyage en Icarie, dans lequel il décrit une société idéale fondée sur l'égalité, la fraternité, le partage des biens et la vie communautaire. Le livre rencontre un certain succès et suscite l’enthousiasme de quelques disciples convaincus, les "Icariens", qui décident de tenter l'expérience en Amérique.

 

Revue Icarienne - Gallica

 

1ère tentative : le Texas

Le 3 février 1848, 69 Icariens embarquent au Havre pour le Texas, au nord de Dallas, où ils ont acheté des terres.

Arrivés à La Nouvelle-Orléans fin mars, à peine reposés, ils prennent trois jours plus tard le chemin de Shreveport (Louisiane) via le fleuve Mississippi. Ils ne sont déjà plus que 64 : cinq personnes ont abandonné et sont rentrées en France.

De Shreveport, il faut maintenant continuer le voyage à pied jusqu'à Sulphur Spring au Texas (environ 200 km), première étape vers leur implantation finale. Faute de moyens, ils ne trouvent qu’un char à bœufs. Ils décident alors de se scinder en plusieurs groupes, qui partiront progressivement à mesure qu’ils acquièrent de nouveaux chariots.

Depuis Sulphur Spring, le premier groupe atteint la zone choisie pour fonder Icarie, proche de l’actuelle ville de Justin.

 

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L’installation, en juin, est pleine d’enthousiasme : la terre semble fertile, l’environnement accueillant. Mais dès septembre, le rêve s’effondre. La chaleur écrasante, les maladies, les difficultés d’approvisionnement, la malnutrition, les décès et les désertions ont raison de la colonie.

Malgré l’arrivée, début juin, d’une nouvelle vague d’Icariens partie de France, l’utopie texane s’effondre définitivement.

Beaucoup rentrent à La Nouvelle-Orléans : certains s’y installent, d’autres repartent en France, mais un noyau dur refuse d’abandonner. Car les départs de France continuent, et des dizaines de nouveaux arrivants découvrent une situation catastrophique qu’ils ignoraient. Les tensions montent, des disputes éclatent. On compte bientôt 485 Icariens à La Nouvelle-Orléans.

C’est alors qu’Étienne Cabet débarque lui-même fin janvier 1849. Il parvient à regrouper 280 volontaires autour d’un nouveau projet : relancer l’Icarie, ailleurs. Un autre site est choisi, plus au nord : ce sera Nauvoo, dans l’Illinois.

 

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Deuxième tentative et troisième tentative : Nauvoo ancien village des mormons dans l'Illinois et Cheltenham dans le Missouri

Nauvoo, ancien village mormon de l’Illinois, est déserté depuis 1846. Après l’assassinat de leur fondateur, Joseph Smith, tué par ses propres partisans, les mormons ont quitté les lieux pour fonder Salt Lake City.

Le 15 mars 1849, 260 Icariens (vingt sont morts du choléra pendant le trajet) arrivent à Nauvoo. Cabet a négocié avec les mormons l’achat d’une grande parcelle, comprenant les ruines de leur ancien temple inachevé, incendié en 1846 puis détruit par une tornade.

Sur ces ruines, les Icariens érigent un bâtiment communautaire et mettent en place une société structurée : cuisine collective, infirmerie, école, boulangerie, laverie... La communauté grandit rapidement et atteint près de 500 membres.

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La vie est régie par une constitution, rédigée en partie par Cabet. Une assemblée générale décide des orientations, mais seuls les hommes de plus de 20 ans ont le droit de vote. 

Certains obtiennent la nationalité américaine, le mariage est presque obligatoire et une nouvelle génération voit le jour sur le sol américain.

En 1854, la colonie acquiert également des terres dans l’Iowa, près de Corning, et y envoie un premier groupe d’éclaireurs pour préparer le terrain.

Mais en 1856, un tournant : Cabet, contesté, veut renforcer ses pouvoirs en modifiant les statuts. Désavoué, il quitte Nauvoo avec 170 fidèles et... la caisse de la communauté. Deux jours après son arrivée à Saint-Louis (Missouri), il meurt subitement.

Ses partisans fondent alors une nouvelle colonie à Cheltenham, dans la banlieue de Saint-Louis. Mais la guerre de Sécession (1861) porte un coup fatal à l’expérience : les jeunes s’engagent dans les combats, et la colonie disparaît.

 

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A Nauvoo, la situation est aussi difficile financièrement, ils décident en 1860 qu'il est temps de partir dans l'Iowa.


Quatrième tentative : Jasper Township et Corning dans l'Iowa

Cette tentative est la plus durable. Elle résiste jusqu’en 1898, mais deux générations s’affrontent :

  • Les "vieux" Icariens, francophones, fidèles aux idéaux originels, pionniers venus de France, attachés à la langue, à la discipline et à la communauté égalitaire ;

  • Les jeunes, nés aux États-Unis ou arrivés enfants, anglophones, plus ouverts aux idées nouvelles, individualistes et portés vers le progrès.

Le conflit éclate autour d’un sujet brûlant : le vote des femmes. Les jeunes y sont favorables, les anciens farouchement opposés.

La jeunesse rêve d’un nouvel idéal, plus individualiste, plus progressiste. Leur slogan : Ni Dieu, ni maître !

Pour tenter de réconcilier les deux camps, les anciens acceptent d’intégrer des communards de 1871 fuyant la répression en France. Mais cela ne suffit pas.

Les jeunes finissent par exiger la dissolution de l’Icarie historique, trop figée à leurs yeux. Un premier projet de séparation en parts égales est proposé en 1877, mais rejeté. Les jeunes font alors appel à la justice américaine pour trancher le conflit.

Débute en août 1878 le procès : "Icarie contre Icarie". Les anciens, craignant l’hostilité du tribunal envers les idées communistes, se présentent comme de simples fermiers. En vain. Le 17 août 1878, la dissolution est prononcée, et des liquidateurs sont chargés de partager les biens.

Sur les terres scindées en deux, les jeunes fondent une nouvelle colonie : Jeune Icarie, avec pour slogan : "Regardez-nous grandir". Ils accueillent de nouveaux membres, mais ceux-ci, souvent idéalistes, se montrent peu enclins à travailler dur : abattre des arbres, construire des maisons ou labourer les champs leur semble trop contraignant. Beaucoup rêvent d’un ailleurs plus clément, plus facile.

Justement, quelques jeunes Icariens, lassés des conflits, sont déjà partis en Californie, dans le comté de Sonoma, pour fonder une nouvelle colonie : Icaria-Speranza, à Cloverdale. La jeunesse de Corning décide de les rejoindre, convaincue que ce nouveau paradis leur offrira enfin l’utopie espérée.

De leur côté, les anciens, meurtris par ce qu’ils considèrent comme une trahison, fondent à deux kilomètres de là la Nouvelle Communauté Icarienne. Ils y retrouvent pour un temps la paix et le sens de l’effort collectif. Pendant vingt ans, ils recréent leur mode de vie, fidèle aux principes de Cabet.

Mais les années passent. Les corps fatiguent, les membres vieillissent, la relève ne vient plus. Le 22 octobre 1898, le cœur lourd, ils votent à l’unanimité la dissolution de leur monde idéal, prononcée officiellement par le tribunal.

Dernière tentative : Cloverdale en Californie

Cloverdale est le point final de l'Icarie en Californie et aux USA.

L'aventure qui démarre en 1881 à l'initiative de  Jules Auguste Leroux et Armand Joseph Dehay s'arrête définitivement en 1886 faute de moyens financiers.



Le décor est planté : c'est dans cette aventure que s'embarque Jean Humbert avec ses enfants.

Suite et fin

 

Sources : - Gallica - Revue Icarienne - Sonoma County Library Digital CollectionsThe Palimpsest - OpenEdition Journals - Le Courrier des Amériques

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